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Bruno Louy, CEO de l'Ecole Française de Poker: "Si les joueurs réguliers sortent du marché légal c'est la rentabilité même du marché qui est mise en péril"

Bruno Louy, CEO de l'Ecole Française de Poker, répond à notre question:

Internet est un espace où l'intérêt du consommateur prime souvent sur les législations. A peine quelques jours après l'ouverture du marché, les premières grognes se font déjà entendre.

L'Arjel a t'elle une chance (et les moyens) d'imposer le ".fr" aux joueurs et parieurs français?

Disons que si l’ARJEL, donc l’état, s’en donne les moyens c’est sans doute possible. Mais il faudrait que l’état adopte pour cela les moyens d’un état totalitaire comme la Chine. C’est sans doute inenvisageable en Europe et en France pour des raisons constitutionnelles et nous nous en félicitons.

Donc oui l’état peut penser imposer le nouveau cadre aux joueurs français. Oui mais à qui?

Il existe sur ce marché une réalité économique dure qui est celle-ci: ce sont les joueurs réguliers, les "regs" dans le jargon du poker online, qui génèrent la majeure partie des profits des rooms de poker et, maintenant, des taxes perçues par l’état.
Si ceux-là sortent du marché légal ou n’y entrent pas car ils n’y trouvent pas des conditions acceptables c’est la rentabilité même du marché qui est mise en péril. Or c’est précisément ces joueurs là qui disposent des connaissances techniques nécessaires pour échapper aux contrôles des opérateurs.

Les moyens existent et ils sont très facilement accessibles à ces populations qui maitrisent parfaitement internet, les moyens de paiement électroniques et la gestion des adresses et des accès à l’internet.

Mais le problème devrait être posé autrement.

L’Ecole Française de Poker que je dirige part du principe que la loi est bonne car elle fixe un cadre et donne sa légitimité au poker sur internet en France.

C’est une avancée majeure, c’est un pas de géant qui a été franchi. La portée de cette avancée est souvent sous-estimée par les joueurs de poker français car elle est rapportée ou évaluée à l’aune des dispositions restrictives et souvent excessives que contient cette loi.

En effet la grogne qui s’exprime de façon continue dans la communauté poker porte sur 3 points majeurs:

- La fermeture du réseau français qui prive les joueurs qui résident en France de l’accès aux compétitions internationales et aux grands tournois online. Cette fermeture est réellement délétère pour le poker en ligne en France. Cela peut être une raison suffisante en soi pour expliquer bien des contournements.

- L’interdiction de certaines variantes classiques du poker qui mène de fait à l’interdiction de la discipline reine du poker selon certains: le HORSE. Là aussi cette disposition pourra expliquer que les joueurs de poker français tentent de se détourner des rooms en ".fr" juste pour pouvoir pratiquer des formes de poker classiques plus anciennes même que le Texas Hold'em.

- Troisièmement le niveau de prélèvement des opérateurs justifiant leurs tarifs par les nouvelles taxes prévues par la loi. Ce dernier point est plus complexe car il renvoie à la politique commerciale des opérateurs. Il est très probable que la concurrence entre les opérateurs devrait finir par peser sur ces niveaux de prélèvement et améliorer la qualité et le  prix des offres de jeu.

Et si ces conditions étaient maintenues il y a en effet un risque que les joueurs de poker qui sont, culturellement et par des effets de génération, des enfants de l’internet ne mettent en œuvre des moyens simples et disponibles pour échapper au filet du législateur.
Ils le feront d’autant plus que la loi n’interdit pas au joueur de jouer où il le souhaite. Ce sont les opérateurs qui subissent la contrainte en premier, les joueurs français ne la subissent que par rebond. En ce sens la nouvelle loi tente de réguler le marché par l’offre. Est-ce raisonnable? Est-ce efficace? Que nous disent  les marchés qui, avant celui du poker et sur internet, on été régulés par cette approche? C’est une question qui mériterai d’être examinée.

Mais mon opinion est qu’il s’agit de convaincre et pas d’imposer.

Pour cela il faut dialoguer et expliquer mais aussi écouter les joueurs qui ne l’ont pas été assez jusque-là, dissimulés par l’ombre de la loi précédente et par l’idée sous-jacente que les joueurs doivent être protégés d’eux-mêmes.

Et il sera probablement nécessaire pour la solidité et la consistance du marché français que les grandes variantes disponibles partout dans le monde le soient également en France.
De la même façon il faudra expliquer sérieusement et convaincre les joueurs eux-mêmes - qui ne sont ni des êtres malades ni des individus faibles ou déraisonnables - les motifs et les justification des dispositions qui seront appliquées.

Et les autorités doivent prendre conscience que les joueurs de poker réguliers représentent un groupe d’individus dont les motivations et les comportements sont profondément différents de celui des joueurs de casino ou de paris sportifs.
Le poker est un jeu qui suppose du temps, de l’implication et qui n’a rien à voir ni dans ses dangers ni dans ses atouts avec les paris de toute sorte.

Rationnel, le bon joueur de poker, le "regular" calcule et estime ses chances au plus juste et en permanence, si le cadre imposé n’est ni expliqué ni profitable aux joueurs réguliers il sera très difficile sinon pratiquement impossible de les empêcher de s’échapper d’un marché qui sera devenu faible, peu liquide et pas rémunérateur.
On entendait récemment le patron d’un site de paris sportifs affirmer que "jouer c’est perdre" mais 20 à 23% des joueurs de poker sont gagnants en moyenne.
Si ces joueurs gagnent c’est par compétence et calculs et certainement pas par la chance ni par le jeu d’impulsion qui est l’essence même des paris sportifs, des cartes à gratter, des machines à sous ou du Loto.

Traiter les joueurs de poker de la même façon et dans le même cadre que les joueurs de jeux de hasard est une erreur manifeste qui peut être la source d’un rejet du nouveau marché et du nouveau système réglementaire. Un tel rejet pourrait détruire l’écosystème spécifique du poker online en France.

Bruno Louy est le CEO de l'Ecole Française de Poker


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