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"Face au Net, rien ne va plus pour les casinos": Partouche, Tranchant, Desseigne répondent au Figaro

"Il y a peut-être trop de casinos dans certaines régions, notamment dans le sud de la France", déclare Dominique Desseigne au Figaro, qui publie une longue enquête sur la crise des casinos en dur... "Ce que je craignais arrive: nous sommes les grands perdants de l’ouverture des jeux d’argent en ligne", lance Patrick Partouche.

Les 197 établissements existant en France traversent une crise sans précédent. Déjà déstabilisés par l’interdiction de fumer, ces lieux dédiés au culte du jeu sont aujourd’hui confrontés à la concurrence des sites virtuels sur la Toile.

Leur amour leur a porté chance. Lundi dernier, un couple originaire de Pierrefitte-Nestalas, dans les Hautes-Pyrénées, a empoché 5,5 millions d’euros en misant 1,50 euro dans une machine à sous. Ils étaient venus fêter leurs treize ans de mariage au casino Tranchant de Bagnères-de-Bigorre. Ils en sont repartis avec le plus gros jackpot jamais gagné dans un casino en France, le Magic Casinos Jackpot, une cagnotte exceptionnellement élevée, car elle peut être remportée sur l’une des 333 machines reliées entre elles dans une centaine de casinos concurrents de la France entière. Le Magic Casinos Jackpot n’avait pas été gagné depuis son lancement en septembre dernier. Évidemment, on est loin du record de l’Euro Millions, plus de 100 millions d’euros remporté mi-mai par un gagnant britannique. Mais dans le petit monde des casinos français, c’est un événement. Pour marquer le coup, Jean-François Bengochea, directeur du casino de Bagnères-de-Bigorre, a offert une coupe de champagne à tous les clients. Il savoure: «C’est un énorme coup de pub! Dans le contexte actuel, le Magic Casinos Jackpot démontre qu’on peut encore gagner gros au casino. Avec Internet, les gens jouent davantage chez eux, une cigarette et un verre à la main. Aux casinos de proposer de nouveaux produits attractifs, comme le Magic Casi-nos Jackpot!»

Depuis le 1er janvier 2009, 3,2 millions d’euros ont été redistribués à 40.000 clients du casino. De quoi faire rêver? Pas tant que ça, en fait. Depuis maintenant trois ans, c’est la crise dans les casinos, et la libéralisation des jeux d’argent sur Internet, prévue pour la Coupe du monde de football, les inquiète pour l’avenir. Jamais la profession n’avait vécu pareille désaffection. Les joueurs viennent moins, moins longtemps, ils dépensent moins, aussi. Bref, en deux ans, le produit brut de jeu (ce que dépensent les joueurs) a fondu de près de 20%, et la reprise n’est toujours pas là. Au cours des six derniers mois, le recul est encore de 6%. «Dans les années 1980, avant l’apparition des machines à sous en 1986, la plupart des casinos perdaient de l’argent, se souvient Jean-François Cot, délégué général du syndicat Casinos de France, qui représente 104 casinos sur 197. Ce n’est donc pas la première fois que les casinos vont mal. Mais c’est la pire crise de leur histoire.» Comment comprendre ce qui leur arrive sachant que les Français ont encore joué des sommes folles l’an dernier: ils ont laissé, chaque jour, 59,1 millions d’euros dans les caisses de La Française des jeux (Loto, Euro Millions, Keno…), du PMU et des casinos. Un record.

Engouement pour le poker

Les casinotiers ont leur explication: la cigarette. L’interdiction de fumer, entrée en vigueur le 1er janvier 2008, leur a coupé les ailes. Rajoutez à cela la crise économique qui pousse les Français à moins sortir bien malgré eux, plus la concurrence de sites de jeux illégaux sur Internet, et les voilà qui tombent des nues après une douzaine d’années fastes de croissance à deux chiffres. «Au casino, gros fumeur égale gros joueur, déclare Laurent Lassiaz, président du directoire de Joa Groupe (20 casinos en France). Du jour au lendemain, l’interdiction de fumer nous a privés d’une bonne partie de nos clients fidèles. Comme en plus les gros joueurs sont souvent exposés soit en Bourse soit dans l’immobilier, la crise économique a amplifié le phénomène.» «Pour qu’il ait du plaisir en jouant, le fumeur veut pouvoir fumer pendant que les rouleaux de la machine à sous tournent», ajoute Georges Tranchant, président du groupe Tranchant (16 casinos en France).

Aller au casino, c’est aussi, depuis novembre 2006, présenter sa carte d’identité à l’entrée. Et, selon JeanFrançois Cot, ça passe mal. «D’une façon générale, les gens n’aiment pas être fliqués. Souvent aussi dans les groupes, il y a toujours quelqu’un pour avoir oublié sa carte d’identité et les gens repartent.» Et puis, souvent, on y va en voiture, ce qui augmente les dépenses. Car si la France est le premier pays d’Europe avec ses 197 casinos qui emploient 17.000 personnes, les casinos sont situés dans les stations balnéaires, thermales et climatiques - c’est la loi qui l’exige -, et dans quelques grandes villes (Bordeaux, Lille, Toulouse) grâce à la loi d’amélioration de la décentralisation du 5 janvier 1988. La Côte d’Azur a la palme de la plus forte concentration, avec 12 établissements dans les Alpes-Maritimes. Sur la côte normande, il y en a une quinzaine, de Cherbourg à Dieppe. Paris n’a pas de casino, c’est interdit par la loi. À ce jour, Marseille non plus. «Le gros de la clientèle des casinos parcourt 50 à 100 kilomètres, affirme Jean-Pierre Martignoni, sociologue. En période de crise, c’est un problème, d’autant que 46% des clients des casinos sont inactifs, chômeurs ou alors retraités pour 38 % d’entre eux.» La Française des jeux a l’avantage de disposer de 36.700 points de vente en France, le PMU en a 10.400 environ. Ça aide. Mais si les casinos attirent moins, c’est aussi de leur faute. «Le secteur s’est reposé sur ses lauriers, estime Georges Tranchant. Mais l’engouement des machines à sous a été tel pendant plus de quinze ans!»

Passer un après-midi assis dans la pénombre d’une salle de machines à sous, dans une ambiance vieillotte, il y a plus glamour si l’on n’est pas accroc au jeu. «Sortir au casino le week-end ou entre copines le jeudi soir, ça fait plutôt has been alors qu’il y a un engouement pour les jeux en France, regrettait Laurent Lassiaz, l’an dernier. On rate un peu ce développement, alors qu’on a des établissements ouverts 7 jours sur 7 qui sont souvent le seul lieu social.» Georges Tranchant le reconnaît aussi: «Il y a beaucoup d’établissements, petits et même gros, où rien n’a été fait pour améliorer la décoration, mettre des machines modernes, ravaler la façade. Ils ne sont plus sexy, il faut les relooker.»

«Il y a peut-être trop de casinos dans certaines régions, notamment dans le sud de la France», déclare Dominique Desseigne, le président du conseil de surveillance du groupe Lucien Barrière (35 casinos en France). «Dans le Sud et en bord de Manche, certains devront fermer à terme, car la demande est insuffisante pour le nombre d’établissements implantés» avance Georges Tranchant. L’an dernier, les casinos ont tout de même fait 35 millions d’entrées. «Ce sont des lieux de vie et de loisirs qui inspirent confiance, pense Dominique Desseigne. Désormais, avec la vidéo, la sécurité est totale pour tous les joueurs comme pour tous les établissements.»

Qui vient? Pratiquement autant de femmes que d’hommes. «Il y a 51,5% d’hommes», précise Jean-Pierre Martignoni. L’apparition des machines à sous - l’essentiel du business aujourd’hui -, a poussé la profession à faire sa révolution culturelle dans les années 1980. Avec elles, les casinos se sont féminisés et démocratisés. Mais pas rajeunis. Selon Jean-Pierre Martignoni, 29% des clients ont plus de 60 ans; 39% entre 40 et 60 ans. C’est évidemment l’appât du gain qui attire (pour 70% des clients). 20% y vont en espérant que leur vie va changer. Mais, dans l’ensemble, ils misent surtout des petites sommes: 50 euros en moyenne. Dans 70% des cas, leurs revenus mensuels sont inférieurs à 3 000 euros brut. Le week-end, le public est plus jeune que la semaine. Mais venez comme vous êtes, car le temps où l’on sortait au casino en smoking, c’est fini ou dans les films. «Aujourd’hui, les gens s’habillent comme ils veulent. On vient en costume ou en jean, on est libre», constate Dominique Desseigne.

Ce qui change aussi, c’est l’engouement pour le poker. Une source d’espoir. Autorisé depuis trois ans, c’est le jeu de table qui monte. C’est aussi le seul jeu de casino autorisé par le gouvernement pour la libéralisation du marché sur Internet en juin (en plus des paris sportifs et hippiques). Il attire une clientèle nouvelle et plus jeune. «Le poker, c’est l’une des meilleures nouvelles depuis trois ans, se félicite Éric Cavillon, directeur général du casino de Deauville. Pour la finale de l’European Poker Tour fin janvier, nous avons accueilli 2.000 joueurs pendant une semaine. Tous nos hôtels et nos restaurants tournaient à plein.» Tous les grands casinotiers se préparent à lancer un site de poker en complément de leurs tables de jeux. Ils espèrent que cela attirera des internautes dans leurs établissements, car tout joueur de poker en ligne rêve de se confronter un jour aux meilleurs, les yeux dans les yeux, en participant à une finale de tournoi. Choc des cultures, Barrière s’associe à La Française des jeux pour l’occasion. Les deux groupes présentent leur nouvelle société commune cette semaine. «Nous allons jouer à fond la carte des synergies entre nos casinos et notre site Internet commun, déclare Dominique Desseigne. Nous pensons que le poker est un relais de croissance pour le groupe Barrière.» Georges Tranchant ne croit pas, pour sa part, que ce soit la panacée: «Ça ne va pas nous rapporter grand-chose. Il y aura des pleurs et des grincements de dents pour tout le monde, déclare-t-il. Les gouvernements belge et néerlandais ont ouvert les jeux de casinos sur Internet aux casinos en dur exclusivement. Pourquoi ne pas faire la même chose en France? Ce serait un très fort relais de croissance.»

Patrick Partouche, président du directoire du groupe Partouche (47 casinos en France) se sent lésé: «Ce que je craignais arrive: nous sommes les grands perdants de l’ouverture des jeux d’argent en ligne. Les casinos sont surtaxés, surcontrôlés et sans cesse stigmatisés, alors que plus de 10.000 sites vivent sur Internet sans être inquiétés par l’État. C’est du grand n’importe quoi, mais nous continuerons à nous battre!»

Laurent Lassiaz, un ancien du Club Med, veut continuer à faire la fête. Plus que jamais, il pense que c’est la clé du succès. «L’avenir du casino, c’est le loisir au sens large, le jeu, la danse, les restaurants, les bowlings… D’ores et déjà, l’été, nous réalisons plus d’entrées sur les loisirs que sur les salles de jeux.» À Antibes, le casino de La Siesta accueille 2.000 à 3.000 personnes par jour l’été, et un quart seulement joue. Les autres viennent pour la plage, boire un verre, dîner. «Aujourd’hui, le casino propose une offre de divertissement pour un public de 18 à 99 ans, des dîners spectacles, des thés dansants, des soirées discothèques, déclare Georges de Panafieu, directeur marketing du groupe Émeraude (8 casinos en France). Nous nous inscrivons dans l’animation de villes de provinces qui sont souvent oubliées.» Les casinos emploient plus de 12.000 intermittents du spectacle par an. En 2008, ils ont organisé 12.500 spectacles dans les 130 salles dont ils disposent. «Dans certaines régions, il ne se passe plus rien à des kilomètres à la ronde, et le casino est le seul endroit capable de créer l’animation, insiste Georges Tranchant. À Pougues-les-Eaux, dans le Nivernais, par exemple, une bonne partie de notre clientèle vient de Bourges, à plus d’une heure de route. À Cagnes-sur-Mer, notre salle polyvalente sert même pour les mariages».

Source: Le Figaro (édition imprimée)


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