Faut-il en finir avec l’addiction, un concept récent vraiment frelaté?
« Tels des fumeurs de crack tirant désespérément sur leurs pipes brisées, nous sommes, ces derniers temps, tous devenus des toxicomanes en manque. Notre drogue? L’addiction ». Pour l’excellent magazine en ligne Slate, dirigé par Jean-Marie Colombani, il faut en finir avec l’addiction!
Le concept n’est certes pas neuf: il a déjà quelques centaines d’années. Il décrivait alors la consommation compulsive d’alcool; plus tard, celles d’héroïne et de cocaïne. Aujourd’hui, nous le mettons à toutes les sauces: il semble pouvoir s’appliquer à chaque comportement jugé déplaisant ou déraisonnable. Prenez la passion démesurée pour les nouvelles technologies. Cet été, un nombre incalculable d’articles et de reportages ont vanté les mérites de la clinique ReSTART, dans l’Etat de Washington, qui semble être le premier centre de rééducation traitant l’«addiction à Internet». Pour 15.000 dollars, vous pouvez vous inscrire pour un séjour de 45 nuits sensé vous guérir de toute fascination dangereuse ou malsaine pour, disons, le jeu de rôle en ligne World of Warcraft. L’addiction à Internet n’est que l’une des addictions comportementales ayant récemment fait leur entrée dans les pages et sur les écrans des médias généralistes : voir aussi addiction au shopping, addiction au sexe, addiction à la nourriture, addiction à l’amour, etc.
Elle fait que tout problème ou excès peut aujourd’hui passer pour une grave maladie mentale. L’addiction aux drogues est un problème sérieux; elle a fait l’objet d’importants travaux de recherche médicale – à la différence de la plupart de ces nouvelles «addictions comportementales», qui n’ont absolument aucun fondement scientifique. Lorsque les aventures extraconjugales de Tiger Woods ont éclaté au grand jour, les médias du monde entier nous ont resservi l’« addiction au sexe » – concept non reconnu par le monde de la médecine. La définition exacte de l’«addiction à Internet» (qui demeure le plus «médiatisé» de ces nouveaux diagnostics) ne fait même pas consensus dans le monde de la recherche. Selon une étude publiée cette année dans la revue CyberPsychology and Behavior, le terme a été employé de diverses – et incohérentes – manières par les chercheurs. La plupart des études de ce «trouble du comportement» se basent sur des échantillons auto-sélectionnés d’étudiants ayant recours à l’outil informatique, et sont en général sujettes à des biais importants.
En dépit du caractère peu rationnel de ce raisonnement (qui voudrait que la consommation compulsive d’héroïne et l’amour excessif pour un jeu comme World of Warcraft soient réunis sous la même bannière – l’addiction), celui-ci a rapidement fait son chemin dans notre imaginaire collectif. La ferveur que nous mettons à dénicher de nouveaux types d’addiction semble être née d’un mélange explosif à base de médecine populaire, de pseudo-neuroscience, et d’une compassion déplacée vis-à-vis des personnes en souffrance.
On pourrait croire que le concept d’addiction est vieux comme le monde. Il n’en est rien: l’idée est relativement récente – et ceux qui l’ont défendue ont toujours été animés par des objectifs politiques ou moraux. La version moderne du concept a été inventée au XVIIIème par le médecin Benjamin Rush ; accompagné de ses amis du mouvement anti-alcoolique, il présentait l’addiction comme la cause des (et l’argument contre les) dangers du démon alcool. Les boissons alcooliques étaient alors accusées de provoquer une «maladie de la volonté».
Lire la suite de ce passionnant papier sur Slate.fr












