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Frédérick Vieille (JOA): “En quelques mois, les cartes ont été redistribuées”

Publiée le 06 oct 2011 // Interviews

Diplômé en Épistémologie de l’économie, Économie Internationale, en Histoire de l’art et en Transdisciplinarité, Frédérick Vieille a vécu plusieurs existences avant de rejoindre le groupe JOA. Cet ancien chercheur parle d’autant plus doctement d’un marché qu’il connaît désormais fort bien…

Frédérick Vieille, directeur des opérations de JOA-Online

Quel bilan tirez-vous d’un peu plus d’un an d’ouverture du marché légal en France ?

Un bilan différent selon les enjeux. Du point de vue de la régulation et de l’adhésion des joueurs, c’est à notre sens positif. Le régulateur a mis en place une régulation qui s’avère efficiente du point de vue du joueur et, puisque c’est son objectif, on ne peut que le saluer. Le système français devrait faire école de ce point de vue. Par ailleurs, si l’on regarde le nombre de joueurs, on peut également penser que la régulation a été efficace, d’une part en transférant les joueurs inscrits sur des sites “illégaux” vers les sites légaux et d’autre part en attirant de nouveaux joueurs. Le bilan à un an de l’Arjel fait état de la création de plus de 3 millions de comptes, c’est assez équivoque me semble-t-il même si cela doit être relativisé selon les offres de jeu.

Du point de vue économique, le bilan est moins rose. Les difficultés rencontrées par certains opérateurs en font la démonstration. Certes, le poker est assez dynamique et les paris hippiques s’en tirent mieux que les paris sportifs qui connaissent une décroissance continue depuis l’ouverture, ce qui est un comble. Mais, au global, l’économie des jeux en ligne est plus que fragile. De mon point de vue, ces difficultés sont autant la conséquence de certains points de la régulation, notamment pour ce qui concerne les paris sportifs et le niveau des taxes, que des opérateurs eux-mêmes qui subissent les conséquences de leur propre bataille concurrentielle, notamment pour ce qui concerne les investissements marketing. Donc, pour simplifier, un bilan positif pour le joueur et plus mitigé pour les opérateurs.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris depuis cette ouverture ? En bien et en mal ?

Quelques stratégies d’opérateurs, la rapidité de redistribution du marché et les coûts d’acquisition. Mine de rien, en quelques mois à peine, les cartes semblent distribuées et les ajustements n’être plus possibles qu’à la marge. Ceci explique sans doute avec quelle rapidité certains ont modifié leurs stratégies (sortie de Canal+, vente d’EurosportBET, fermeture de 200% Poker…). C’est d’un coté rassurant, car cela veut dire que le marché s’est distribué vers des opérateurs “historiques” et d’un autre inquiétant, car il s’agit d’un marché réplique des marchés matures à qui il manque une période de croissance, de sensibilisation et d’innovation contextuelle.

Ensuite, pour ce qui nous concerne, nous sommes surpris par les coûts d’acquisition et, notamment, sur le levier qu’est l’affiliation. Les prix au CPA et en RS sont sans mesure avec la rentabilité de l’activité et le tout est économiquement incohérent. En positif, et de mon point de vue, je suis resté assez sensible à la créativité des campagnes de communication de certains opérateurs qui font preuve d’une réelle identité et osent ! Cela va dans le bon sens car cela donne une vision de notre métier assez juste. Le jeu c’est du plaisir et, avec de l’argent, c’est du plaisir augmenté !

Comment votre groupe s’en “sort”-il ? En quoi la réalité diffère-t-elle de vos prévisions et projections d’avant l’ouverture ?

Pour être franc, nous aimerions pouvoir tirer un vrai bilan après 8 mois d’exercice, mais malheureusement les problèmes techniques que nous avons rencontré de décembre à mai font que nous commençons seulement à investir ce marché. Ce que je peux vous dire c’est que, en dehors de ce retard, la valeur joueur est supérieure à celle attendue, mais les coûts d’acquisition le sont également ! Résultat : seules la distance et l’évaluation objective de l’attrition et de notre capacité à fidéliser nos clients nous permettront de tirer un bilan serein.

Par contre, pour ce qui concerne notre offre, nous sommes assez satisfaits. Celle-ci se révèle être la plus riche du marché et démontre une réelle originalité qui saura séduire bon nombre de joueurs. Avec l’arrivée des paris hippiques à la rentrée, nous proposerons aux joueurs les paris sportifs, les paris hippiques et le poker sous un même compte joueur, c’est unique !

Vous disiez souvent que Joa-Online était en quelque sorte le 21e casino de JoaGroupe, qui possède 20 établissements “en dur” en France. Comment ce casino virtuel est-il classé, par rapport aux autres ?

Eh bien, compte tenu du retard à l’amorçage, il reste le 21e casino, autant du point de vue de l’histoire que de celui des chiffres…

Par rapport à vos concurrents casinotiers “en dur”, Partouche et Barrière, avez-vous l’impression de mieux ou moins bien vous en sortir ? Ou êtes-vous logé à la même enseigne ?

Les casinotiers ont tous découvert qu’il n’était pas si simple de transformer un joueur en dur en joueur online, c’est ce que nous partageons. Après, nos stratégies diffèrent radicalement et il est donc difficile d’établir des comparaisons. De plus, les offres des uns et des autres n’ont pas été lancées en même temps et chaque groupe ne dispose pas des mêmes atouts.

Quels sont, pour vous, les changements prioritaires à effectuer dans la législation. Et ceux qui vous semblent raisonnables en cette période de restrictions budgétaires drastiques ?

Pour ma part, deux axes sont importants et accessibles :

1. Donner de l’air aux offres pour permettre aux joueurs d’accéder à des produits de qualité et concurrentiels. Cela touche naturellement la taxation qui s’avère pénalisante pour les paris sportifs en, pour schématiser, divisant par trois les cotes françaises par rapport aux cotes anglaises, mais aussi la largeur d’offre qui diminue par trois l’offre d’événements et paris possibles sur un événement. Pour le poker, la mise en commun de certains marchés aux réglementations proches serait un point très positif pour les joueurs comme pour les opérateurs.

2. Simplifier autant que faire se peut, sans altérer l’esprit de la loi, la charge des opérateurs. Nous passons beaucoup de temps dans les contraintes de la régulation (reportings, juridique…) et c’est autant de temps et de ressources que nous ne pouvons affecter à l’amélioration de l’offre. Le cas du droit au pari est de ce point de vue assez équivoque et reste, à mon sens, le seul réel défaut de la régulation. Si son fondement reste incontestable, son organisation est elle particulièrement déficiente, tant par la charge qu’elle fait peser sur les opérateurs que dans l’atteinte de ses objectifs (les coûts engendrés par la surveillance demandée aux organisateurs ne peuvent, exception faite des 4 ou 5 premières fédérations, être couverts par ce droit). La mise en place d’une sorte de Sacem du droit au pari me paraît être une solution pertinente. Nous espérons que le régulateur l’entendra.

Quelle a été, avec le recul, la principale erreur du législateur ?

Je me répète : le droit au pari. Du point de vue de la régulation, c’est renvoyer le cadre de l’exploitation d’un droit à une relation d’ordre privé entre deux intervenants (l’organisateur et l’opérateur). Dans la réalité, l’organisateur ne peut contracter que sur les éléments autorisés par l’Arjel, l’opérateur ne peut proposer que les paris autorisés par l’Arjel, l’organisateur ne peut signer un contrat sans qu’il soit validé par l’Arjel, l’organisateur ne peut mettre en place des conditions commerciales différentes d’un opérateur à un autre, l’opérateur doit reproduire les reportings effectués à l’Arjel pour chaque organisateur… Bref, une Sacem du droit au pari permettrait de simplifier tout cela et d’affecter aux organisateurs les moyens suffisants pour mettre en place les contrôles attendus tout en consolidant l’esprit avec lequel cette partie de notre activité a été régulée.

Et, avec ce même recul, la principale erreur des opérateurs ? La vôtre ?

La nôtre, c’est plus simple, est d’être parti sans être techniquement parfaits. Nous le sommes aujourd’hui, mais devons reconquérir les déçus. Pour ce qui concerne les opérateurs, je pense que c’est les investissements marketing qui ont plombé les comptes d’exploitation et sont difficilement justifiables au regard de la rentabilité avérée. Les coûts d’acquisition actuels ne sont, à notre sens, pas viables à moyen terme et je pense qu’il serait bon que chaque opérateur travaille en ce sens.

Pensez-vous, à l’instar de Nicolas Béraud, ancien président de BetClic Everest Group, que les opérateurs illégaux représentent une part croissante du marché français ? Comment lutter plus efficacement contre ce problème ?

C’est toujours le problème, comment faire pour évaluer l’offre illégale qui par définition n’est pas mesurable ? Nicolas Béraud a bien plus d’expérience et de connaissance de ce marché que nous, c’est probablement plus évident pour lui de le faire. Pour notre part, et en l’absence d’étude, nous ne pouvons que faire la part des choses entre les discours des uns et des autres. L’Arjel semble ne pas partager ce point de vue.

Qu’en est-il au final ? Les éventuels conflits d’intérêts entre opérateurs et médias vont-ils, selon vous, représenter un réel problème dans les mois et les années qui viennent ?

Pour ma part, je ne vois pas aujourd’hui de conflit autre que de conscience pour les médias. Si conflit il y a, c’est un conflit qui leur appartient. Après, je pense que si un problème venait à se poser, le régulateur le prendrait en main. La régulation est, par exemple, assez claire et explicite sur les conflits d’intérêts entre opérateurs et organisateurs, il n’y a aucune raison qu’elle ne puisse l’être si des conflits venaient à apparaître à ce sujet.

Les problèmes d’addiction au jeu vous semblent-ils surestimés, sous-estimés ou pris suffisamment au sérieux ?

Tout d’abord, notre groupe, JOA, est particulièrement sensibilisé à ces problématiques et, ce, depuis bien avant l’ouverture du marché des jeux en ligne. Nier les problèmes d’addiction au jeu serait grave et dommageable pour les personnes qui la subissent, les surestimer aussi, car limiterait la très grande majorité des joueurs dans l’exercice de ce qui est exclusivement pour eux un plaisir. Au final, les outils que nous devons mettre en place sur nos sites, la surveillance que nous devons effectuer et l’information et l’orientation que nous devons proposer/imposer aux joueurs me semblent constituer une palette correcte. Aller au-delà serait compliqué sans s’immiscer dans la vie privée des joueurs, aller en deçà reviendrait à diminuer l’intensité des alarmes qui s’avèrent vraiment utiles pour les plus fragiles. Le sujet est donc pris très au sérieux et c’est une très bonne chose.

L’Arjel s’est-elle avérée efficace et professionnelle ou vous a-t-elle déçu ?

L’Arjel apprend, je crois, autant que nous de ce nouveau marché. Sa mission lui impose d’apprendre plus vite que nous pour mieux jouer son rôle. Alors, il est vrai qu’il est plus difficile d’évoluer sur marché avec une autorité de régulation dédiée,mais nous le savions en y entrant et il serait maintenant malhonnête de s’en plaindre. Au final, l’Arjel a tenu ses engagements, joue son rôle à plein, sans discrimination et se montre particulièrement ouverte à l’échange. Pour une autorité qui a à peine plus d’un an, je trouve tout cela très positif.

À titre personnel, êtes-vous un parieur ? Un joueur de poker ? Quels sont vos jeux favoris ?

Je pense que lorsque l’on vend un produit, il faut le consommer et ce qui fait le plaisir de son métier c’est d’abord d’aimer ce que l’on vend. Et, pour être franc, j’adore mon métier !

Propos recueillis par James Van Burtow, IGA Magazine

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