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Interview de Marc Valleur, psychiatre: « Les jeux en ligne sont probablement plus addictifs que dans les casinos »

Publiée le 02 juil 2010 // Infos, Interviews

Un décret du 30 juin autorise l’ouverture à la concurrence du poker en ligne. Le psychiatre Marc Valleur, interrogé par Le Monde, compare l’addiction aux jeux d’argent à la dépendance aux excitants comme la cocaïne…

Marc Valleur, psychiatre, est médecin chef de l’hôpital Marmottan à Paris, centre de soins et d’accompagnement des pratiques addictives.

Un décret du 30 juin autorise le poker en ligne, trois semaines après l’ouverture du marché français aux paris sportifs et hippiques. Cette nouvelle législation va-t-elle accroître le nombre de personnes dépendantes?

Cette ouverture à la concurrence va d’abord accroître les problèmes d’addiction et d’abus à ces jeux, en raison de l’importance de la publicité qui leur est consacrée et qui s’adresse à un public très large. Pendant le Mondial, les commentateurs des matches donnent même la cote des équipes, comme si chaque spectateur était un parieur. Soudain, le fait de parier devient la norme. Cela va inciter ceux qui n’étaient pas joueurs à entrer dans le jeu, et ceux qui l’étaient déjà à jouer davantage. Une addiction met du temps à se constituer. On en verra les effets dans deux ou trois ans.
Par ailleurs, les jeux en ligne sont probablement plus addictifs que les jeux  » en dur « , comme dans les casinos. Ils sont d’une accessibilité sans limite: on peut jouer à tout moment. La fréquence de jeu est renforcée car on peut passer, en un clic, d’un jeu à un autre. Et le fait qu’on puisse jouer en ligne chez soi, en buvant de l’alcool et en fumant, constitue une circonstance aggravante.

Etes-vous opposé à cette loi?

Non, je la trouve intéressante. Elle permet de faire clairement émerger un problème pour lequel les pouvoirs publics ont, pendant longtemps, adopté la politique de l’autruche. La loi affirme comme objectif la protection des mineurs et la lutte contre les addictions, ce qui pourrait faire émerger un débat de société sur ces questions. De plus, elle institue un suivi avec une clause de réexamen dans un délai de dix-huit mois. C’est à ce moment-là qu’on pourra juger de son efficacité. Avec le monopole d’Etat, on était dans une situation où l’opérateur et le régulateur étaient confondus. Cela est préjudiciable car, comme un opérateur privé, l’Etat peut avoir besoin d’argent.

L’introduction des jeux en ligne ne risque-t-elle pas d’attirer un public plus jeune?

C’est un risque, mais la loi est faite pour protéger les mineurs et mieux contrôler. Elle oblige une vérification d’identité précise et un suivi des usagers. Les sites de jeu devront signaler aux joueurs s’ils dérapent et ces derniers pourront limiter leur mise. Aujourd’hui, des milliers de gens jouent illégalement sans garde-fous. On peut espérer qu’en créant une offre légale correcte, l’Etat va renforcer la lutte contre les sites illégaux. Une fois que l’on aura fait connaître les sites légaux et que les sites illégaux auront disparu, l’Etat aura intérêt à limiter la publicité et à interdire certaines pratiques qui incitent au jeu, comme les bonus gratuits : on vous donne 100 euros, à condition que vous les jouiez.

Quelles sont les spécificités de l’addiction aux jeux d’argent comparées à celles des addictions à la drogue?

Les addictions aux jeux d’argent ne sont considérées comme une maladie que depuis 1980. Elles existent pourtant depuis très longtemps. Déjà, en 1561, un traité thérapeutique avait pour objet d’aider les gens à arrêter le jeu compulsif. Mais la notion d’addiction sans drogue reste contestée par certains neurobiologistes.
En fait, l’addiction aux jeux d’argent ressemble beaucoup à une dépendance aux excitants, comme la cocaïne ou les amphétamines. Il n’y a pratiquement pas de dépendance psychique, mais quand l’usager arrête, il est la proie d’une impulsivité irrésistible à recommencer. On arrête facilement un court laps de temps, trois jours, trois mois, mais à la première occasion on replonge.
Le joueur accro aux jeux d’argent arrive à s’endetter de façon extrême, car il retarde très longtemps sa décision d’arrêter, dans l’espoir de se refaire. Il sait que s’il arrête, il lui faudra des années pour rembourser, qu’il risque de se retrouver seul, coupé de ses proches à qui, souvent, il a emprunté de l’argent en mentant. Arrêter est une décision très difficile à prendre. Mais en la reculant, le joueur ne fait qu’aggraver sa situation.
Une étude médicale, effectuée à Hongkong et publiée en avril 2009 dans le Journal of affective disorders, révèle un taux de suicide très important chez les joueurs pathologiques confrontés à des dettes ingérables. Ces joueurs sont particulièrement vulnérables à la dépression.

Quel est le profil du joueur pathologique?

Il y a trois grands types de profils. Souvent, le joueur pathologique est plutôt un homme jeune, qui a des problèmes avec la loi et le modèle paternel. Il aime s’imposer des jugements de Dieu. L’archétype : Dostoïevski. Ce profil est le plus proche de celui des toxicomanes. Le deuxième est celui qui s’automédique par le jeu. Un anxieux, un déprimé qui vit des situations dramatiques (perte d’emploi, rupture, annonce d’une maladie grave). Il se sent victime d’une injustice et cherche réparation dans le jeu. Dans cette catégorie, on trouve davantage de femmes et de gens plus âgés que dans la première. Le troisième type regroupe les joueurs d’habitude, dont la culture sociale ou familiale a toujours valorisé le jeu.

Source: Le Monde

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