Portrait de Sheldon Adelson (Sands), l’homme qui gagnerait « un million de dollars par heure » avec le Venetian Macao
Ce très long portrait de Sheldon Adelson, le patron du groupe Sands, dans Le Monde Magazine, est sans doute l’article le plus passionnant publié ces dernières semaines dans la presse française. Sa lecture est donc indispensable… et riche en enseignements:
A les regarder bouger, on aurait envie d’écrire un savant traité sur la tectonique des muscles. Quatre colosses, dans des costumes parfaitement ajustés, se frôlent, se positionnent puis s’ajustent enfin pour former un rempart infranchissable. Devant, nerveux, affairés, d’autres gardes du corps surveillent la foule. Entre eux, ils parlent hébreu.
Cette double muraille de nerfs et de muscles protège un homme rond, aux cheveux roux clairsemés. Sur son visage cabossé brillent des yeux couleur d’orage. Il se déplace sur un véhicule électrique que ses gardes du corps entourent en trottinant. Quand il lui faut se mettre debout, un gorille l’aide à se redresser. A quelques signes d’agacement, on comprend que cet homme enrage de s’être fait voler son autonomie par l’âge et la maladie.
S’il est d’humeur légère, Sheldon Adelson ajoute un « III » à son nom. Il n’y a pourtant jamais eu de Sheldon Adelson I ou II. Son père, un immigré lituanien, a gagné sa vie en conduisant son taxi dans les rues de Boston. Toute la famille vivait dans une seule pièce.
Si Sheldon Adelson ajoute le chiffre trois à son nom, c’est pour signifier que, juste avant la crise de 2008, il fut le troisième homme le plus riche des Etats-Unis, derrière Bill Gates et Warren Buffett. Mais en un an, sa fortune est passée de 28 milliards de dollars (22 milliards d’euros) à un modeste pactole de 9 milliards de dollars (7,1 milliards d’euros).
DES RUES DE BOSTON À LAS VEGAS
A 77 ans, Sheldon Adelson a bien l’intention de retrouver son titre de » juif le plus riche du monde « . C’est lui aussi qui se présente ainsi, mais uniquement les jours où il est vraiment de très bonne humeur. Adelson n’a jamais eu la réputation d’être un plaisantin. Un de ses plus proches collaborateurs l’a défini comme un homme » dur en affaires, très dur… déraisonnablement dur « .
Adelson n’a pas démenti. Ceux qui veulent faire des affaires avec lui doivent s’attendre à subir ses exigences, son intransigeance et sa conviction en béton armé d’avoir toujours raison. Ceux qui supportent ce traitement deviennent riches, très riches. Mais ils sont rares. La générosité de Sheldon Adelson peut être infinie. Elle n’est certainement pas universelle.
Adelson a fait la fortune de ses amis. Ensemble, ils se sont battus contre les gosses irlandais qui avaient appris à détester les juifs en même tant qu’ils apprenaient à marcher. De ce temps, Adelson a gardé une mentalité de bagarreur de rues et un attachement viscéral au peuple juif.
A 12 ans, il emprunte 200 dollars à un oncle. Et achète le droit de vendre des journaux à l’endroit le plus passant d’une bonne rue de Boston. Il fait des études pour devenir chroniqueur judiciaire, puis passe trois ans dans l’armée américaine. Mais il sait déjà que sa vocation est d’être entrepreneur. Il adore ce mot. Devenir entrepreneur, explique-t-il, c’est la chance de faire fortune, offerte à tous ceux qui sont, comme lui, incapables de s’intéresser longtemps au même sujet.
Devant ses conseillers atterrés, il prétend qu’il a géré sa carrière en s’inspirant de celle de Willie Sutton, fameux gangster des années 1930. Un jour qu’on demandait au bandit pourquoi il s’obstinait à attaquer les banques malgré le danger toujours plus grand de se faire tuer, Sutton avait répondu: « Mais parce que c’est là qu’il y a de l’argent! » Adelson sourit de voir son staff se désoler de la comparaison, mais elle lui paraît tout à fait juste.
Adelson a vendu des articles de toilette pour l’hôtellerie. Il s’est intéressé au tourisme, à l’immobilier. Il a investi dans une affaire de sucreries. En soixante ans de carrière d’homme d’affaires, explique-t-il, il estime avoir créé des entreprises dans au moins une cinquantaine de secteurs économiques différents.
A 30 ans, il est millionnaire. Il perd toute sa fortune. Se remet en selle, gagne et perd, accumule et dilapide. Ses amis hésitent parfois à s’associer avec lui, à cause de sa mentalité de parieur insensible à la peur de se retrouver les poches vides du jour au lendemain. Mais il arrive toujours à les convaincre que la vie n’est qu’une suite de cycles. Aux jours sans le sou succéderont des périodes fastes.
En 1979, il est l’un des premiers hommes d’affaires américains à miser sur le développement de la micro-informatique. Il ne comprend rien à la technique. Mais il a l’intuition géniale que tous ceux qui créent, inventent, achètent, revendent, fabriquent dans l’univers informatique, en train de prendre forme à cette époque, vont avoir besoin de se rencontrer régulièrement.
Adelson développe le Comdex, la plus grande foire professionnelle informatique au monde. En 1995, il revend son entreprise à un investisseur japonais pour 800 millions de dollars (636 millions d’euros). Il empoche un demi-milliard, le reste va à ses amis. Les gamins pauvres de la bande d’Adelson sont devenus riches.
Pour Adelson, ce premier gros succès n’est qu’un début. Associé une nouvelle fois à ses amis d’enfance, il rachète le Sands de Las Vegas pour 128 millions de dollars (101 millions d’euros). Dans les années 1960, Sinatra, John Fitzgerald Kennedy, Sammy Davis Junior, Dean Martin et le gratin d’Hollywood avaient leurs habitudes dans cet hôtel. Mais le Sands n’est plus, au moment où Adelson l’achète, qu’un palais triste hanté par l’ombre des crooners.
Il a pourtant calculé que, s’il arrive à remplir son hôtel avec une nouvelle clientèle pendant la semaine, sa fortune est faite. Il fait donc construire le plus grand centre de conférences des Etats-Unis juste à côté du Sands. Ses concurrents le prennent pour un fou. Son plan marche à merveille. Des centaines de conventions professionnelles s’organisent à Las Vegas. Le Sands ne désemplit pas.
Hommes d’affaires, médecins, dentistes, pilotes, évangélistes, informaticiens adorent venir travailler à Las Vegas pendant quelques jours et dépenser leur argent dans les casinos et les bars pour se distraire. Mais Adelson n’est pas satisfait. Il trouve que ses clients dépensent trop d’argent chez ses concurrents.
En 1996, il rase le Sands. A la place, il fait construire le Venetian, complexe gigantesque inspiré par l’histoire et l’architecture de Venise, qui sera achevé en 1999. Les concurrents d’Adelson ne donnent alors pas cher de sa survie. Le nouveau venu dans le cercle très fermé des propriétaires de casinos géants doit faire face à d’innombrables problèmes avec les syndicats, ses sous-traitants et l’administration de l’Etat du Nevada. Mais Adelson se sort du guêpier.
Après deux extensions successives, le Venetian Las Vegas est devenu, en 2008, le plus grand hôtel du monde, avec 7.000 suites. En fait, c’est une ville concentrée dans un bâtiment. Pendant la durée de leur séjour, les visiteurs n’ont aucune raison valable de sortir du complexe. Adelson a voulu que les chambres soient spacieuses. Un homme d’affaires y trouve tout ce qu’il lui faut pour travailler pendant la durée de son séjour.
On peut, bien sûr, jouer au casino mais aussi manger dans les meilleurs restaurants, faire du shopping dans des centaines de boutiques aux enseignes des plus grandes marques, aller au spectacle, faire du sport, se cultiver en allant visiter des expositions de très grande qualité.
Chaque dollar qu’un client du Venetian aura l’intention de dépenser pendant son séjour à Vegas doit l’être sur le territoire d’Adelson. Cette idée, très simple en apparence, n’est pas facile à mettre en pratique. Il faut en particulier accepter le risque de se faire beaucoup d’ennemis.
Quand il est attaqué, Adelson adopte toujours la même stratégie. Il dépense sans compter pour défendre sa position mais il ne cède rien à l’adversaire. Il n’y a guère de raisons de s’étonner de voir Adelson entouré de gardes du corps. Il le dit lui-même : « Un gars qui fait sa fortune dans les casinos prend toujours un grand risque. »
Ses conseillers demandent en général qu’on ne lui pose pas de questions sur la mafia. Selon eux, les mafieux appartiennent à l’histoire ancienne à Vegas et de toute façon, aucun clan n’aurait aujourd’hui les moyens d’impressionner Adelson. « Il joue tout simplement beaucoup, beaucoup trop gros pour eux. S’ils existaient encore, ils auraient dû poser leur jeu et quitter la table… »
200 MILLIONS PAR AN À ISRAËL
Le risque pour Adelson pourrait venir du Moyen-Orient. Il donne 200 millions de dollars par an à Israël. Son ambition, timidement avouée, est de laisser une trace durable dans l’histoire de l’Etat juif. Il veut se montrer aussi généreux que les millionnaires sionistes du XIXe siècle qui financèrent le développement du Foyer national juif en Palestine. Adelson se rêve-t-il en nouvel Edmond de Rothschild?
Il en aurait largement les moyens mais le vieil homme est bien trop habile dans la gestion de son image pour l’affirmer aussi brutalement. Pourtant, le montant de ses dons à Israël et celui – astronomique – de son soutien à la recherche médicale de pointe lui permettraient de caresser cette ambition sans être ridicule.
Sheldon Adelson ne croit pas à la paix entre Israéliens et Palestiniens. La solution de deux Etats vivant pacifiquement côte à côte lui semble être une dangereuse illusion. Les Palestiniens, il l’affirme clairement, ne sont capables que d’une pensée fanatique. Ehoud Olmert, l’ancien premier ministre israélien, a subi les foudres du milliardaire pour avoir abandonné les positions de la droite religieuse israélienne et s’être converti à l’idée d’un partage de Jérusalem avec les Palestiniens.
Adelson a créé Israel Hayom, un journal gratuit qui a attaqué Ehoud Olmert et ses idées, des mois durant. Aujourd’hui, le quotidien soutient Benyamin Nétanyahou. Très proche du clan Bush, Adelson a mal supporté l’élection d’Obama, en qui il ne voit, dans ses meilleurs jours, qu’un dangereux naïf. Le président américain incarne aussi, aux yeux du vieux milliardaire, les dérives d’un gouvernement fédéral qui ponctionne les entrepreneurs pour financer une politique d’aide sociale totalement stérile.
Adelson explique la crise de 2008 par le fait que le gouvernement américain, aveuglé par le politiquement correct, a contraint les banques à prêter de l’argent à des gens qui ne pouvaient pas les rembourser. La crise lui a fait perdre plusieurs dizaines de milliards de dollars mais ce désastre lui a aussi confirmé que l’Amérique n’est plus à l’échelle de ses ambitions.
Pour que les projets d’Adelson prennent toute leur dimension, il lui faut pouvoir compter sur un réservoir de clientèle de plusieurs centaines de millions d’individus évoluant dans une économie en pleine expansion. Aujourd’hui, seule la Chine, affichant avec insolence sa croissance à deux chiffres et ses 1,3 milliard d’habitants, est capable de satisfaire l’appétit d’Adelson.
En 2001, le milliardaire approche du sommet de sa puissance politique et économique. Il a de nombreux amis au Congrès et l’oreille de tous les membres du clan Bush. Les milliards s’empilent devant lui. Mais il regarde déjà au-delà de son Himalaya de billets verts, qui lui semble bien modeste s’il le compare aux profits qu’il pourrait faire en développant ses affaires en Asie.
En juillet 2001, il rencontre le maire de Pékin. Celui-ci est très irrité par l’activisme des parlementaires américains opposés à l’organisation des Jeux olympiques de 2008 en Chine. Le bilan de la Chine en matière de droits de l’homme est effroyable et certaines voix influentes à Washington estiment que donner les Jeux à Pékin reviendrait à absoudre le régime chinois de tous ses péchés. Adelson promet d’intervenir. Trois heures seulement après s’être engagé auprès du maire de Pékin, il promet que la Chambre des représentants ne débattra d’aucune résolution hostile au Jeux de Pékin.
Les dirigeants chinois sont impressionnés. Quelques jours plus tard, le vice-premier ministre Qian Qichen évoque l’éventualité de laisser Adelson relancer l’industrie du jeu à Macao. L’ancienne colonie portugaise est en effet revenue dans le giron de Pékin en décembre 1999. Le régime chinois n’a pas l’intention d’y interdire les casinos, même si les communistes ont toujours considéré que le jeu avait été pour la Chine un fléau aussi redoutable que l’opium. Mais la morale maoïste s’efface devant la perspective des milliards de taxe qui pourraient être prélevés sur le chiffre d’affaires de casinos aussi luxueux que ceux de Las Vegas.
Les dirigeants chinois veulent savoir jusqu’à combien Adelson est prêt à investir pour devenir le roi de Macao. Le milliardaire américain répond que tout dépend du nombre de Chinois qui seront autorisés à venir dépenser leur argent dans ses casinos chaque année. On lui donne toutes les assurances qu’il attend. Pékin s’engage à délivrer assez de visas pour que les casinos d’Adelson soient pleins tous les jours de l’année.
L’Américain teste la bonne volonté des autorités chinoises en investissant 260 millions de dollars dans la construction d’un petit casino. Le succès dépasse toutes ses espérances. Il récupère sa mise en dix mois seulement. Le gisement de profits en Chine semble inépuisable pour ceux qui voient grand. Adelson décide alors de construire à Macao le plus grand casino du monde, adossé à un hôtel géant de 3.000 suites.
LA CITÉ DU JEU
Steve Jacobs est le patron du Venetian Macao, qu’il résume en quelques chiffres: « 920.000 m2 de surface construite. Il faut quarante minutes pour aller d’un bout à l’autre de l’hôtel en marchant sans s’arrêter devant les vitrines, trois jours pour visiter la partie strictement commerciale du complexe. 18.000 employés font fonctionner l’ensemble. 30.000 visiteurs les mauvais jours, 100.000 les bons. »
Le Venetian Macao accueille chaque année trois fois plus de touristes que le Maroc. Chiffre d’affaires annuel: 20 milliards d’euros. Il se murmure que le Venetian Macao rapporte, chaque heure, un million de dollars à Sheldon Adelson. Un profit fou à la mesure de la taille du bâtiment, un des plus grands, affirme Jacobs, jamais construit par les hommes.
Le Venetian Macao est un mini-Etat dont Adelson est le roi. Un roi du divertissement, jamais satisfait, jamais rassasié. Dans son bureau, situé dans une aile interdite de l’hôtel, il présente une maquette du futur « Strip » de Macao. Dans cette cité du jeu et du luxe qui est déjà en train de sortir de la boue des marécages, le Venetian n’est plus un géant. Bientôt, plusieurs autres complexes pourront prétendre le concurrencer dans la démesure.
Adelson a payé près de 2 milliards de dollars pour construire le Venetian. La réalisation de tous ses rêves à Macao va lui en coûter dix fois plus. Où est la limite ? Adelson réfléchit quelques secondes avant de répondre. La limite est d’ordre strictement marketing. Elle sera atteinte lorsque des centaines de millions de Chinois auront renoncé à une passion pour le jeu qui est inscrite dans leurs gènes. Autant dire que la limite aux ambitions de Sheldon Adelson est inatteignable.
Soixante ans de socialisme et de maoïsme n’y ont rien fait. Les Chinois aiment l’idée de tenter leur chance. Ce n’est pas l’appât du gain qui les motive, mais le besoin de savoir qu’ils ont la main heureuse, un ticket gagnant à la loterie du destin. Un Chinois joue comme un homme d’une autre culture prie: pour se mettre en rapport avec le Ciel et savoir si les dieux ne lui en veulent pas.
Dans l’immense salle du casino du Venetian, assez grande pour garer une flotte d’avions de ligne, la foule se presse, impatiente et docile à la fois autour des tables. On joue sérieusement. La bienséance veut que l’on n’exprime jamais bruyamment sa joie ou sa déception. On joue pour jouer ou, au moins, pour éviter de tout perdre trop vite.
On parie jusqu’à l’épuisement. Au milieu de la nuit, les joueurs sont toujours là, ramassés en bancs compacts, tendus, attentifs, désespérément sérieux. On ne les voit jamais sourire. Le sourire ici est le signe distinctif des employés du Venetian, auxquels il est interdit d’avoir le moindre contact avec les clients sans d’abord éclairer sa face d’un sourire large, sincère, engageant.
Le sourire, c’est aussi l’appât que les prostituées tendent au client possible. Le service de sécurité maintient des dizaines de très jeunes femmes aux frontières de la salle du casino mais elles sont tolérées partout ailleurs. Avides petits fauves, elles guettent le joueur fatigué qui s’éloigne du troupeau des parieurs, repu de pertes ou de gains, saturé d’adrénaline.
Le Venetian – Adelson le répète sans cesse – est un Disneyworld pour adultes. La pudibonderie n’y a pas sa place. Ici, seul le sentiment du temps qui passe est considéré comme une obscénité. La lumière du jour n’atteint jamais le casino-sanctuaire. Aux murs, aucune horloge. Température constante, brouhaha raisonnable mais permanent mêlé à de la musique d’ascenseur qui repasse en boucles éternelles. Les sens sont artificiellement engourdis. On est dans une autre dimension.
Rien ne permet plus d’appréhender le temps, de le mesurer. Le joueur ne doit pas s’angoisser en pensant que tant d’heures se sont déjà enfuies depuis qu’il s’est assis devant un croupier. Le temps coule pourtant.
BABEL ASIATIQUE
Presque trois ans ont passé depuis cette nuit d’inauguration où les portes du Venetian ont failli céder sous la pression des milliers de joueurs qui voulaient être les premiers à jeter leur argent dans la gueule du monstre. Trois ans. Une éternité pour Adelson. Il n’a pourtant pas eu le temps de s’ennuyer. Il n’avait pas prévu que la crise de 2008 serait aussi dure. Il n’a tenu le coup que parce qu’il est convaincu que les courbes économiques ne se prolongent jamais à l’infini. Il a parié sur une reprise rapide après le désastre. Montant de l’enjeu, 6 milliards de dollars (4,78 milliards d’euros) sur le tapis vert de Singapour.
La nouvelle province du royaume d’Adelson s’appelle le Marina Bay Sands. On ne peut décrire l’endroit qu’en s’étourdissant de superlatifs. Des milliers de chambres, des millions de mètres carrés construits, des milliers de kilomètres de câbles électriques installés et des employés par régiments entiers recrutés dans toute l’Asie. Serveurs philippins, réceptionnistes malaisiennes ou indonésiennes, cuisiniers chinois, vendeuses australiennes, japonaises ou bengalies, agents de sécurité indiens et népalais.
Ils sont si nombreux que l’interminable couloir où ils ont leurs casiers personnels a été baptisé Team Street (« rue de l’Equipe »). A toute heure du jour ou de la nuit, cette rue est grouillante d’employés affairés qui vont prendre leur poste au pas de course. Quelques épuisés dorment assis sur le sol, en uniforme, prêts à bondir à la dernière seconde de leur temps de pause.
Cette Babel asiatique s’est convertie au catéchisme d’Adelson. Si on ne peut pas satisfaire la demande d’un client, on lui propose toujours au moins deux choix alternatifs. Parfois, le client n’ose pas demander, il faut donc capter son regard et l’engager à exprimer tous ses désirs. Les désirs du client nourrissent le chiffre d’affaires de l’entreprise. On tentera de satisfaire tous les souhaits avec politesse mais sans platitude, avec disponibilité mais sans familiarité.
Le client ne vient pas au Marina Sands pour devenir l’ami du garçon d’étage. Le client est un hôte qui doit être traité avec une respectueuse distance. L’objectif, ici comme à Vegas et à Macao, est de faire en sorte que le visiteur ne quitte pas les frontières du complexe pour aller dépenser un centime chez les concurrents. Le Marina Bay Sands offre tout, sauf le sexe tarifé. C’est une concession à la très prude culture singapourienne, comme la tolérance dont bénéficient les prostituées au sein du Venetian, à Macao, est un hommage à sa fierté d’avoir été le bordel de l’Asie pendant des siècles.
Le bâtiment est saisissant de beauté. Tout y est transparence. Seul le casino, caché à trois niveaux sous le sol, ne reçoit jamais la lumière du jour. A Singapour, Adelson n’a pas voulu construire une autre Venise factice. Cette fois, son ambition a été d’édifier la référence de l’Asie en matière d’architecture moderne. Il a choisi l’Israélien Moshe Safdie pour relever le défi. Adelson avait été impressionné par son travail à Yad Vashem.
UN MILLIARD POUR NE PAS FAIBLIR
Le projet architectural du Marina Bay Sands a été établi en quatre mois. Il a fallu quatre ans pour le réaliser. 11.000 ouvriers ont été recrutés dans toute l’Asie. Les hectares nécessaires ont été gagnés sur la mer. On n’en finirait pas d’établir la liste des tours de force qu’il a fallu réaliser pour qu’Adelson puisse enfin se déclarer satisfait.
Il y a quelques semaines, le Marina Bay Sands a été inauguré en grande pompe. Adelson prévoit que son palais de verre, d’acier, de soie et d’eau sera bientôt le bâtiment le plus célèbre d’Asie. Le gouvernement de Singapour attend 35 millions de touristes dès l’année prochaine. Il faut pour cela que l’audacieux Musée des arts et des sciences imaginé par Moshe Safdie soit achevé. C’est l’affaire de quelques mois. La construction a pris du retard parce que le chantier était devenu si énorme qu’il était impossible aux sous-traitants de trouver assez de sable, de béton, de ferrailles et d’ouvriers à des centaines de kilomètres à la ronde.
Adelson, lui aussi, a eu des problèmes pour réaliser son gigantesque projet. La crise de 2008 avait asséché ses comptes et personne ne donnait plus très cher de sa peau. Il a investi un milliard de dollars de sa fortune personnelle dans ses sociétés pour les sauver de la faillite. En aparté, Miriam Adelson, son épouse, précise que, après avoir vérifié auprès des analystes de Goldman Sachs, elle est en mesure d’affirmer qu’aucun entrepreneur n’a jamais investi autant de son propre argent pour sauver ses entreprises en difficulté.
Un milliard pour ne pas faillir. Un milliard pour garder sa réputation d’invincibilité. Un milliard aussi pour achever de construire sous le nez de la très islamique Malaisie, secouée de poussées de fièvres antisémites récurrentes, un palais-casino financé par le « juif le plus riche du monde » et imaginé par l’architecte du Musée de l’Holocauste. Il y a des bonheurs qui n’ont pas de prix.
Adelson regarde maintenant vers l’Europe, l’Espagne en particulier. Sa démesure sera-t-elle du goût des Européens? Il en est convaincu parce qu’il dit avoir appris que les hommes, quelles que soient leurs différences, sont tous attirés par ce qui est plus beau, plus grand, plus exceptionnel. Quel avenir voit-il pour Las Vegas? On le sent assez peu intéressé par la question. Il jure pourtant qu’il ne veut pas tuer Sin City. Au contraire, affirme-t-il, plus ses complexes géants donneront le goût de jouer à des gens qui n’auraient jamais eu l’idée de risquer un sou sur un tapis vert, plus Las Vegas aura de chances de ne pas tomber en poussière.
Mais depuis 2006, le chiffre d’affaires des casinos de Las Vegas est plus faible que celui des établissements de Macao. La tendance ne se renverse pas. Pourtant, les casinos asiatiques d’Adelson ne tournent pas encore à plein régime. Las Vegas a perdu la première place. Sheldon Adelson ne s’apitoie jamais sur le sort des seconds. Il est, on le sait, « déraisonnablement » dur en affaires.
Une vie d’entrepreneur
1933 Naissance à Boston, Massachusetts.
1979 Lance le Comdex, premier salon de l’informatique, qu’il revend seize ans plus tard, pour 860 millions de dollars.
1988 Acquiert le casino-hôtel le Sands de Las Vegas. L’année suivante, il lui adjoint un centre d’expositions et de congrès.
1991 Epouse Miriam Ochshorn, médecin. Il a cinq enfants d’un premier mariage.
1996 Rase le Sands de Las Vegas pour construire le Venetian, un gigantesque casino-hôtel reproduisant des bâtiments et des canaux de Venise, qui ouvre en 1999. Son coût : entre 1,5 et 2 milliards de dollars.
2007 Lance un quotidien gratuit, Israel Hayom. Ouverture du Venetian Macao, le plus grand casino du monde, adossé à un hôtel géant de 3 000 suites.
2010 Ouverture du Marina Bay Sands à Singapour.
Source: Le Monde













