Pour Le Monde, la loi du 13 mai 2010 est « nocive » et « restera comme un des symboles du quinquennat de Nicolas Sarkozy »
Dans son édition datée 8 juin 2010, Le Monde consacre deux pages (avec accroche de « une ») à l’ouverture du marché des jeux d’argent. Voici l’éditorial, très sévère, qui est publié dans le cadre de ce dossier par le quotidien de référence français:
Infographie publiée dans Le Monde du 8 juin 2010 (en PDF ici)
La loi du 13 mai 2010 autorisant les jeux d’argent en ligne restera comme un des symboles du quinquennat de Nicolas Sarkozy, qui s’était ouvert, trois ans plus tôt, sous les auspices de « la nuit du Fouquet’s ». Plusieurs des invités du 6 mai 2007 réunis pour célébrer l’élection du nouveau président de la République figurent parmi les principaux bénéficiaires de la nouvelle législation.
De Stéphane Courbit (BetClic) à Dominique Desseigne (Barrière), en passant par Vincent Bolloré, Martin Bouygues ou Serge Dassault et autres patrons des médias, les mêmes convives se retrouvent autour de la table.
Cette loi, qui ne figurait pas dans le programme du candidat Sarkozy, aura été instruite toutes affaires cessantes, dans l’urgence que commandaient l’ouverture prochaine de la Coupe du monde de football et l’emballement des paris qu’elle va provoquer.
Une loi sous influence? Tous ces opérateurs s’étaient préparés, avaient fourbi leurs armes et leurs sites. Certains étaient déjà opérationnels avant même que la loi ne fût votée. En faisaient déjà la publicité alors qu’ils étaient encore illégaux, sans être le moins du monde inquiétés.
Avoir enfreint la loi antérieure ne les disqualifie pas pour se présenter à la table des jeux et prétendre y toucher le jackpot, cela leur donne au contraire une longueur d’avance. En même temps que la loi leur ouvre les portes de l’ »économie-casino », elle leur offre l’amnistie.
La majorité ne réclamait pas ce texte. Il lui fut instamment rappelé que celui-ci était réclamé par l’Elysée et que son adoption ne souffrait pas de discussion. La présence dans l’hémicycle du Palais-Bourbon de Patrick Balkany, ami proche du président de la République, ne trompait pas. Il est vrai que le fils du député (UMP) des Hauts-de-Seine, Alexandre Balkany, est lui-même le patron de la filiale française de PokerStars, dont le site – déjà actif, donc illégal – est immatriculé à l’île de Man.
Une loi de rupture? Jusqu’à l’adoption de cette nouvelle loi, l’activité des jeux a toujours été encadrée, en France, par l’Etat, et les bénéfices qu’elle générait affectés directement au budget.
La législation fixée en 1836 pour les premières loteries, puis en 1891 pour les paris hippiques a rarement été revisitée: la dernière modification législative sur la réglementation des jeux remonte à 1985. « Il paraît en tout point légitime que le fruit de l’activité des jeux bénéficie à la collectivité tout entière », affirmait encore en 2006 le ministre du budget, Jean-François Copé.
Une loi nocive? Toutes les études conduites sur l’addiction au jeu démontrent qu’il existe un lien entre l’augmentation du nombre de joueurs et celle du nombre de joueurs pathologiques. Le jeu existe, le bon ou le mauvais usage qui en est fait dépend de l’exploitation que la société autorise. Le jeu en ligne est fortement addictogène: il agit comme une drogue chimique et cause un syndrome d’addiction complet, avec accélération des mises, augmentation des montants et syndrome de privation en cas de sevrage. On estime que de 1% à 3% des Français sont des joueurs pathologiques ou à problémes. La loi du 13 mai porte en elle une augmentation des risques potentiels. En abandonnant le modèle français pour faire entrer des opérateurs privés sur le marché juteux des jeux, l’Etat renonce donc à assumer sa mission de maîtrise, de régulation et de santé publique.
Patrick Roger
Source: Le Monde













