Pourquoi personne ne fait-il l’éloge du sport hippique? se demande Christophe Donner
A la veille d’un grand colloque à la Maison de la Chimie, l’écrivain Christophe Donner publie un passionnant billet sur son blog. Il écrit: « Si la loi telle qu’elle se présente ressemble un peu à Hadopi, c’est dans la façon de traiter le “consommateur”. Un enfant, un voyou, un malade »…
Christophe Donner, à propos du colloque de demain:
De quoi vont-ils causer? L’Assemblée nationale a voté. Et malgré quelques villages bretons ou mayennais qui croient encore pouvoir l’empêcher, le Sénat votera aussi. Le monopole est brisé, les Français vont pouvoir jouer sur le Net à tous les sports et au poker en passant par le PMU, la Française des Jeux, Zeturf, Unibet, et tous les autres…
Ce que j’en pense? Les opposants à cette ouverture auront résisté comme des braves, il faut le reconnaître, mais j’ai l’impression qu’aujourd’hui, c’est leur résistance qui représente un risque pour les courses.
En freinant des quatre fers contre la loi, et en parvenant à faire passer les amendements les plus contraignants à l’égard des nouveaux opérateurs, le lobby anti ouverture a cru sans doute aider les courses, en réalité, il n’a fait que placer des boulets aux pieds de l’institution hippique.
Certes, les amendements obligeant les nouveaux opérateurs à fermer les comptes de leurs clients ouverts à l’étranger, ou interdisant la publicité en dehors du Net, après la fiscalité et la limitation du taux de retour au joueur, tout ça a réussi à bien effrayer la concurrence, et peut-être à la décourager. Mais les sociétés de courses auraient tort de s’en réjouir. En tout cas, cette joie-là sera de bien courte durée.
En effet, en les décourageant d’investir sur les courses, on pousse les nouveaux opérateurs à se porter sur les autres sports. Ils l’ont déjà annoncé: dans les conditions actuellement proposées, les courses ne les intéressent plus qu’en tant que réservoir de clients. Très bons clients: moins nombreux, mais quatre fois plus dépensiers que les clients footeux.
Débarrassé de la concurrence sur les courses, le PMU va concentrer ses efforts de conquête sur les autres sports. Très bien. Mais là, il se retrouvera seul face à l’hydre à cent têtes des opérateurs étrangers. Seul avec son bookmaker d’associé irlandais, seul avec ses 1500 employés soumis à un changement de « culture d’entreprise » dont on connait les dangers. Seul avec ses pannes, et devant les turfistes narquois, qui s’empressera d’aller ailleurs. Mais où?
Si la loi telle qu’elle se présente ressemble un peu à “Hadopi”, c’est dans la façon de traiter le “consommateur”. Un enfant, un voyou, un malade. A l’Assemblée Nationale, les rares fois où il a été question du turfiste c’est en tant que drogué: addict au jeu, addict à l’écran d’ordinateur et seulement occupé à ruiner sa famille.
De la beauté du jeu, de sa nécessité, jamais question. Quant au sport hippique, on aurait aimé entendre les défenseurs des sociétés de courses en faire l’éloge. Rien.
La Droite, traditionnel soutien des sociétés de courses, tétanisée par l’argument démagogique de l’addiction, largement utilisé par la Gauche, n’a pas su défendre son projet devant l’Assemblée et le rendre cohérent. Elle n’a pas été aidée, il faut dire, par le lobby anti ouverture. En croyant accorder aux sociétés de courses, des protections supplémentaires, de nouveaux privilèges, l’Assemblée n’a fait que les infantiliser un peu plus, et les priver des moyens de se défendre sur le marché.
Un seul exemple. Les députés ont imposé aux nouveaux opérateurs de fermer les comptes de tous leurs clients français aussitôt le décret de loi signé. Ils devront encore attendre la décision de l’Arjel, l’Autorité de régulation sur les jeux en ligne, avant de commencer à ouvrir de nouveaux comptes en France. Mais que vont faire tous ces clients perdus dans la nature pendant ce temps-là ? Ils s’en iront, quel paradoxe, ouvrir des comptes sur des sites pirates, installés hors de la zone européenne, dans de vrais “paradis fiscaux”, et intouchables, ceux-là.
L’intérêt des sociétés de courses n’est-il pas de laisser entrer ces nouveaux opérateurs qui iront chercher de nouveaux clients turfistes? A cet égard, l’amendement le plus absurde est celui qui concerne la publicité. Les nouveaux opérateurs n’auront pas le droit de faire de la publicité pour leur marque en dehors d’Internet.
Comme si toute publicité à caractère hippique ne favorisait pas les courses. L’émulation publicitaire aurait pourtant été une occasion pour les courses d’entrer dans la cour des grands produits de l’industrie du divertissement et du sport. Raté. Les sociétés de courses ont accumulé en 50 ans un retard énorme en terme d’image. Il n’est pas besoin de sondage pour le démontrer : M. Germond lui-même, le nouveau directeur du PMU, avouait l’autre jour devant la presse spécialisée, qu’il n’était jamais allé aux courses avant de prendre la direction du PMU. Peut-on mieux illustrer le déficit de notoriété, mais abyssal du sport hippique?
Le sport hippique, il est vrai, avait un handicap considérable: il était lié à l’argent, et pire, à l’argent du jeu. Mais dès lors que le foot, le tennis et le cyclisme le sont aussi, les compteurs moraux devraient pouvoir être remis à égalité. Les courses devraient saisir cette chance plutôt que de chercher par tous les moyens des pseudos avantages qui ne les protègent en rien, et l’isolent au contraire du marché.
En parvenant à priver les nouveaux opérateurs de publicité en dehors d’Internet, les sociétés de courses se coupent un bras, celui de la communication, elles se privent d’une campagne de promotion qui ne lui aurait rien coûté. Dès lors, il est à craindre que les médias français continuent, les uns après les autres, de supprimer leurs pages hippiques. En dix ans, l’actualité des courses aura disparu du Figaro, de Libération, de France Inter, de France Info, de Canal+, et on annonce que l’agence AFP s’apprête à fermer son pôle hippique. Plus grave pour l’avenir : l’actualité des courses n’a réussi à s’imposer sur aucun site Internet d’informations généralistes (excepté, tout récemment, lefigaro.fr. , bravo!)
24 millions d’euros ont été investis pour promouvoir les courses sur France 3, la chaîne que plus personne ne regarde… Quel investissement sur Internet, qui est pourtant le marché à conquérir?
Tout n’est peut-être pas perdu pour les courses. Il faudrait que le PMU réussisse sa conversion vers le pari sportif, mais parviendra-t-il à faire de ses footeux des sportsmen avertis? Espérons-le. Deux autres opérateurs de paris ont annoncé qu’ils se lanceraient sur le marché français des paris hippiques malgré les obstacles qu’on leur impose: Zeturf et Unibet. Ce n’est pas par hasard. Leurs dirigeants sont des amoureux des courses. Mais l’amour a ses raisons que l’argent connaît bien. Si on cherche bien, on trouvera bien quelque chose pour les dégoûter. Le lobby anti ouverture criera victoire, et les courses en prendront pour dix années de retard supplémentaires.
Source: Parier c’est Donner












